Moi et les autres Erasmus à notre dernier cours d’espagnol de l’année à Cadix, Espagne.

« Les limites de mon langage sont les limites de mon univers. »

Ludwig Wittgenstein

Un apprentissage tout naturel

Un des avantages les plus évidents et les plus recherchés d’Erasmus est l’apprentissage d’une langue étrangère. Nombreux sont ceux qui choisissent leur destination selon ce critère. Certains vont en Angleterre car ils maîtrisent l’anglais. D’autres vont en Espagne, justement parce qu’ils ont des difficultés dans cette matière. C’est un choix.

Les progrès sont plus remarquables quand on part avec plus de lacunes que d’aisance. Mais quoi qu’il en soit, on en revient avec un niveau bien meilleur. C’est inévitable. Immergé dans un pays étranger, on l’est aussi dans sa langue.

Que l’on soit en études ou en stages, on travaille dans cette langue. On en apprend les termes techniques. Les bases de conversations qui nous permettent de faire des courses, ou de saluer les voisins deviennent des réflexes. Tous les jours, on apprend des mots de vocabulaire, des expressions idiomatiques. Surtout au début. Le bilinguisme devient un élément du quotidien.

Pour aller plus loin …

De nombreuses villes proposent des cours de langue locale pour les étrangers (avec des prix avantageux pour les étudiants). Suivre ce genre de cours permet de lier la théorie à la pratique. De faire des progrès plus rapides et solides, tout en se faisant des camarades expatriés.

À Cadix, par exemple, nous pouvions assister à un cours quotidien d’espagnol de deux heures, pendant un semestre (pour un peu plus de cent euros).

Les instituts de langues modernes fleurissent dans les villes étudiantes. Si ces programmes vous intéressent, renseignez-vous auprès de votre université d’accueil .

La pratique des tandems est aussi très à la mode dans les villes où les Erasmus se trouvent en grand nombre. La règle du jeu est de se retrouver et de discuter dans la langue dans laquelle on souhaite s’améliorer avec un natif. Par exemple, si je veux apprendre le russe et qu’une russe veut apprendre le français, on se rencontre, on se parle, on alterne les langues et on se corrige.

Cette mode, propice à l’organisation de soirées thématiques, est souvent prise en charge par les bars. À Cadix, le bar principal Erasmus, le Woodstock, consacre le mercredi soir à de telles rencontres. À l’entrée, des petits drapeaux autocollants sont distribués. Il s’agit de porter les couleurs des langues que l’on maîtrise déjà, et de repérer ceux qui parlent la langue qui nous intéresse. C’est une manière de s’améliorer, tout en se faisant des amis, en discutant et buvant des cocktails. Que demander de mieux ?

L’hégémonie de l’anglais, un problème ?

Il arrive même que certaines personnes doivent se confronter au trilinguisme. C’est souvent le cas lorsqu’on étudie dans une langue autre que l’anglais, dans un pays non anglophone, et que l’on fréquente des Erasmus qui ont pris le réflexe de communiquer entre eux en anglais.

Ça dépend du groupe avec qui l’on est. J’ai connu des Autrichiens, qui parlaient un anglais impeccable et auraient pu se reposer sur cette maîtrise. Mais ils refusaient de dire un mot dans cette langue, expliquant qu’ils étaient venus en Espagne pour revenir avec un haut niveau d’espagnol. Même lorsqu’ils étaient entre eux, ils ne parlaient pas allemand.

(Dans l’article d’Elisa, ci-dessous, on voit que la langue est un critère dominant des Erasmus partant en Espagne.)

On peut facilement comprendre pourquoi d’autres, qui arrivent dans un pays avec aucune connaissance de la langue locale, commencent à construire leurs relations sociales en utilisant la langue internationale, que de nombreux Erasmus maîtrisent déjà en arrivant. Et cela peut devenir un réflexe.

On peut le percevoir comme un inconvénient, car on fait moins de progrès dans la langue locale ; mais aussi comme un avantage, parce qu’on fait des progrès, plus lents, mais effectifs, dans les deux langues que l’on pratique chaque jour.

Le véritable risque est que la langue dans laquelle on étudie devienne une « langue passive ». C’est-à-dire une langue que l’on peut comprendre, mais que l’on a du mal à parler. La pratique est nécessaire à toute amélioration dans une langue vivante. Le mieux est, sans doute, la diversité des relations, qui permet une pratique régulière, voire quotidienne, de différentes langues.

Polyglotte de Hanri Dès, ça vous rappelle des choses ? 😉

La déprime

Si l’immersion dans une langue étrangère nous permet la maîtrise rapide des bases de la langue, elle chasse aussi en quelque sorte, la langue maternelle de notre quotidien.

Bien sûr, une année (ou plusieurs), à l’étranger ne vous fera pas oublier votre langue maternelle. Mais il est possible que, si vous ne la pratiquez pas très régulièrement, ce soit votre langue d’accueil qui prenne le pas sur vos pensées et sur vos rêves. C’est un bon signe. Cela veut dire que vous commencez à maîtriser cette langue.

Seulement à un certain moment, lorsque votre langue maternelle s’éloignera, et que vous ne serez pas encore très à l’aise dans votre langue d’accueil, il se peut que vous viviez une phase de transition un peu compliquée. C’est une sorte de déstructuration de la pensée qui s’entame. On ne pense plus en phrase linéaire, on s’embrouille dans les termes, et on a moins d’aisance à réfléchir. Sciences Po nous avait prévenus que cela pouvait nous arriver au bout de deux mois.

Pour ma part, cette période de dépression n’est jamais arrivée, tout simplement parce que je parlais au téléphone, plusieurs heures par jour, avec mes proches restés en France. J’ai seulement remarqué que je perdais mes mots, quand je passais trop rapidement d’une langue à une autre. Rien de grave, donc.

La preuve en image !

Mais une amie turque a vécu quelques semaines assez troubles, avant de rentrer chez elle, pour Noël. N’ayant pas vraiment le moyen de communiquer régulièrement avec sa famille, les Turques n’étant pas la communauté Erasmus la plus nombreuse, elle ne parlait tout bêtement plus sa langue maternelle au quotidien. Lorsqu’elle est arrivée à Cadix, elle ne connaissait pas dix mots espagnols. Elle se débrouillait en anglais. Mais dans son université, dans sa collocation, dans ses fréquentations, il n’y avait que des hispanophones. Elle a vécu l’euphorie des débuts, comme tout le monde, puis a eu un coup de mou. Se sentait isolée par ses difficultés dans sa langue d’accueil.

Ça peut arriver. Les universités qui reçoivent des Erasmus sont au fait de ce phénomène. Souvent, des psychologues sont mis à notre disposition. Il faut en profiter si on en ressent le besoin. Et surtout, il ne faut pas se décourager pour si peu. Il s’agit seulement d’avoir un peu de patience, et de laisser notre langue d’accueil se structurer correctement dans notre esprit. C’est une mue qui s’opère. Vous êtes simplement en train d’apprendre une langue très efficacement.

Les risques du communautarisme étudiant

On le voit donc, se laisser s’immerger dans une nouvelle langue, ce n’est pas si facile. Ça peut nous faire croire à une noyade. Ça nous fait peur. Dès le départ, lorsque l’on se retrouve dans un avion, où les annonces sont faites dans une langue que l’on ne comprend pas, et que l’on n’entend plus parler français, nos appréhensions s’en trouvent renforcées.

Si l’opportunité se présente, on est tenté de reconstruire un maximum de nos repères perdus. Par exemple, certains ne vont que vers les Erasmus français pour socialiser. C’est un véritable risque.

En Erasmus, les groupes mixtes sont courants, et ce sont les plus intéressants. Là, où l’on apprend des différences culturelles et linguistiques. Dans mon groupe du premier semestre, quand nous sortions, c’était avec une Turque, une Marocaine, un Polonais, un Algérien, une Allemande et moi, française.

Mais il n’est pas rare de rencontrer des groupes communautaristes. Ce sont des groupes à éviter, pour la simple raison qu’ils nous soustraient à de très nombreux avantages qu’apporte un séjour à l’étranger. Dont, bien sûr, les progrès linguistiques.

Par exemple, dans le bar Erasmus que je côtoyais, en repérant mon accent, une Française s’est approchée de moi, très heureuse de rencontrer une compatriote. Elle s’est présentée et nous avons échangé nos numéros de portable. Lorsqu’un ami espagnol m’a proposé d’aller prendre un café avec des Anglaises et une Norvégienne, je lui ai proposé de venir avec nous. Elle s’est très vite retrouvée à l’écart, refusant de parler anglais ou espagnol, par honte de son accent. Lorsqu’elle parlait, ce n’était qu’en français et seulement pour s’adresser à celle qui pouvait la comprendre, c’est-à-dire moi. J’ai vite compris qu’elle ne sortait qu’entre Français, que dans sa collocation, il n’y avait que des Françaises, qui venaient de la même école bretonne qu’elle. Autant dire qu’elle n’a pas fait beaucoup de rencontres, qu’elle n’a pas appris à connaître de nouvelles cultures et de nouvelles mentalités, et qu’elle a très peu progressé en espagnol. Elle a construit les bases de son Erasmus sur la peur, ce qui l’a empêchée de profiter des opportunités de cette année.

Moi qui m’incruste au milieu d’un groupe composé exclusivement d’Allemands. :p

La peur de l’erreur

Ce qu’il faut garder à l’esprit, pour se libérer d’une peur qui nous empêche de vivre notre année à l’étranger à fond, c’est que cette peur est illusoire. Tout le monde arrive en Erasmus avec son propre niveau de langue. Vous verrez de tout. Et cette diversité rend les étudiants très tolérants vis-à-vis des moins doués. Les natifs, plus que les autres, ne jugent que si vous n’essayez pas.

Mon ami polonais parlait un anglais parfait. Mais il s’appliquait à parler espagnol dès qu’il rencontrait des natifs. Bavard de nature, il discutait beaucoup, même sans être à l’aise, et en faisant des fautes de grammaire et de vocabulaire. Il demandait qu’on le corrige, et retenait ce qu’on lui disait. Il répétait qu’il fallait apprendre des bébés : et si eux aussi, ils abandonnaient après être tombés une, deux, trois fois avant de savoir marcher ?

Il disait aussi quelque chose dont il faut se souvenir : l’accent étranger n’est pas une imperfection de notre maîtrise de la langue, mais un acte de bravoure. Loin de le juger, les Espagnols admiraient son assurance et l’aidaient. Ça fait toujours plaisir de voir des étrangers essayer de parler sa propre langue. Ça n’inspire que de bons sentiments. Alors, n’ayons pas peur de parler.

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