Une nouvelle à l’origine d’un roman qui sortira bientôt.

21 mars, 20 h 45
Une morsure au cœur. C’est ça. Exactement ça. Une morsure qui fait sursauter et saigner. Ce n’est pas le cœur métaphorique, bien dessiné, bien net, d’une couleur uniforme. C’est l’organe, la chair gonflée d’hémoglobine et griffée de nerfs. Ola le sentait, au fond de sa poitrine. Avec précision, avec douleur. Elle n’est pas la première à le sentir fléchir. À sentir cette morsure qui en un instant ébranle le reste du corps. Le ventre se creuse. Les yeux piquent et le visage fond. La poitrine se noie dans une nausée d’angoisse bloquée au niveau de la gorge. Elle ne sortira pas, ou seulement après avoir fait chavirer l’âme, l’avoir rendue malade à en crever. Alors la nausée sera vomie. Elle emportera avec elle la marée montante des larmes et les cris. Elle désertera le corps, le videra jusqu’à ce qu’il n’y reste rien. Plus une once de douleur. Plus de tristesse. Plus de joie. Plus de vie non plus. Et enfin, Ola connaîtrait la paix de nouveau.    Mais rien n’était sorti. Le visage d’Ola s’était crispé et sa bouche s’était ouverte dans une grimace muette et grotesque. Sa voix, ses larmes, l’angoisse s’étaient embouteillées dans sa gorge. Elle étouffait. Alors elle fuit. Sans comprendre où ni comment. Elle quitte sa propre existence, laisse à la France ce qu’elle a été et ce qu’elle aurait pu devenir pour se reconstruire, se resculpter de la terre chaude et sèche de l’Andalousie.
Le cœur est vidé. Fragile. Froid. Comme du verre. Le cœur, qui hier était vif, aujourd’hui, est indolore. C’est un cœur que l’on ne ressent pas. Il n’y a rien. Plus rien à l’intérieur de ce cœur, et de ce corps. L’œil est sec. La peau, de pierre. Ola est un fantôme au drap trempé, au doigt gouttant.    Autour d’elle, les néons déchirent la nuit, le moteur des autobus fait gronder le silence, une jeune femme sort son smartphone une troisième fois pour vérifier que son billet est bien téléchargé, un homme baille à s’en tordre le visage et une vieille femme présente une feuille de papier froissé au contrôleur qui l’invite à monter.    Le portable vibre contre la cuisse d’Ola. Elle porte la main à sa poche humide, hésite, puis se décide. Six appels manqués, trois messages vocaux. Un seul texto : « Qu’est ce que tu fous ? » L’image de Grégoire qui s’énerve dans le hall du cinéma frappe Ola en plein visage. La phrase résonne dans son crâne : mais qu’est ce que tu fous ? Elle retourne son téléphone et le déboite. La carte sim glisse entre ses doigts et tombe au sol sans un bruit. Ola pose un pied dessus et tend son billet.
– Cadix… Vous n’avez pas de bagage en soute ?
– Non.
– Place 51.
Bientôt, le moteur démarre et les lumières s’éteignent. Ola ferme les yeux et se laisse porter hors de la ville froide et noire de Paris.
23 mars, 10 h 30
La cathédrale de Cadix se découpe sur le ciel atone. Sur la mélodie incessante des vagues brisées. Un arrière-plan de carte postale, un décor de plateau où se joue la vie des habitants. L’odeur de fritures de crevettes, de calamars et de sardines. Le tintement des glaçons dans les verres de tinto de verano. Les éclats de voix qui se mêlent sans se rencontrer. Les chaussures compensées, les couettes nouées, les chemises entrouvertes, les yeux détournés, les sourires, et les voix, toujours les voix. L’avant-scène.
En retrait, Ola contemple le spectacle des vies qui se déroulent. Derrière elle, une grille bleue la sépare d’un vieux patio. Là, du faux marbre, une fontaine asséchée, vrombissant de moustiques, du carrelage. Les volets sont fermés. Ni la chaleur ni les regards ne s’immiscent dans les foyers.
Bienvenida a Cadi !  Ola se retourne. La propriétaire est une petite femme aux épaules carrées. Sa face est plate comme celle d’une chouette. Son sourire, large, fendu. Ses yeux ne plissent pas.  Inma explique qu’elle possède les appartements qui entourent le patio. Qu’elle les entretient avec l’amour d’une mère. L’accent andalou ampute les mots de leurs lettres, il glisse sur les consonnes pour mieux échapper à l’oreille étrangère. Mais l’attention d’Ola s’agrippe. Son espoir renaissant ne lâche pas.
23 mars, 16 h 16
« Un pourboire pour toi, gamin. » Pedro égraine trois bonbons au-dessus du bar. José relève les yeux. L’aspect bonhomme du vieillard l’insupporte. Sa peau de terre cuite, son haleine d’éthanol, son cul fondu, tout le met hors de lui. Il s’apprête à pousser une gueulante, à chasser à la force de sa voix cet habitué non désiré. Mais la porte claque et le courant d’air le ramène à sa nature simple et aimable de serveur.
– Un café, por favor.  Le tabouret près de Pedro crisse sur le parquet. Une jeune fille s’installe à côté de lui. Elle n’est pas d’ici. Son articulation est trop appliquée. Ses cils battent comme deux papillons sur ses yeux rougis. Ses cheveux blonds, remontés au-dessus de sa nuque s’emmêlent. Cette fille est une accidentée. Comme lui.
Caramelo ?
Ola tourne la tête.
– Excusez-moi ?
Un sourire édenté, une voix vibrante, prête à se briser. Et un regard, assoiffé de vie. Le vieil homme sort de sa poche une poignée de friandises.
– Prends.
Il déverse sa main dans celle d’Ola. Un peu gênée, elle sourit.
– Merci.
– Tu es gentille, toi.
José passe devant eux. Sans relever les yeux, il fronce des sourcils agacés.  Le jeu des questions et des réponses s’engage. Bien sûr, Ola ne dit pas pourquoi. Elle ne dit pas qu’elle est une obsédée du mouvement. Qu’il lui faut toujours avancer plus vite, plus loin. Elle ne dit pas qu’elle n’a pas supporté ce moment où tout s’arrête et où rien ne s’écroule. Ola dit qu’elle est française. Parisienne. Elle ne dit pas que sa mère est espagnole. Elle ne dit pas non plus que ce qu’elle cherche, c’est une vie construite de calme et de ciel bleu, une vie tranquille et inutile. Une vie pour rien. Elle dit qu’elle a besoin de changement. Qu’elle vient d’emménager, là, au 17 calle Arboli. Pedro s’esclaffe : lui y vit depuis trente ans ! Vraiment ? De l’autre côté du patio ?    Les mots s’échangent, les voix se tâtent et apprennent à se reconnaître. Le rire se libère. Et pour la première fois depuis sept ans, Pedro existe en dehors de lui-même.
24 mars, 2 h 08
Pedro fixe les lattes du plafond. Il tourne un visage de cire sur l’écran de son radio-réveil. Deux heures du matin. Pedro n’a jamais été un dormeur. Tout petit déjà, il savait que dans son sommeil résidaient les créatures de son imaginaire. Des écailles vertes. De la salive marécageuse. Des griffes. Des dents. L’obscurité l’écorchait. Alors il veillait. Puis Maria était arrivée. Le matelas, près des courbures de son corps, plus jamais ne serait froid. Le sifflement léger de sa respiration suffisait à éloigner la mort. Les ténèbres se taisaient. Jusqu’à cet après-midi de mars. Ce jour où les angoisses de la nuit se réveillèrent pour ne plus jamais se rendormir.
Soupir. Pedro jette ses jambes, raides comme du bois, sur le plancher et se traîne jusqu’à l’entrée de son appartement, près de la bonbonnière. Des années qu’elle est posée là, à côté des relances de loyers impayés qui s’accumulent et débordent. La bonbonnière, cela avait été son idée, à Maria. Les petits-enfants en passant la porte, se souviendraient que chez les grands-parents, il y a plein de confiseries. Les vacances leur laisseraient un goût sucré.
La dernière fois que Pedro avait vu les petits, ils riaient, guindés dans leurs costumes de deuil. Leur mère les grondait. Ils se taisaient alors, le temps de quelques minutes, puis perdaient leur tristesse de convenance pour rire de plus belle. Pedro n’entendait pas ce qu’ils pouvaient se dire pour être si heureux. Il aurait aimé le leur demander, savoir leur secret, pour que lui non plus n’ait pas à regarder cette bière massive qui lui arrachait son épouse. Pour que lui aussi puisse oublier. Qu’il oublie ce jour, sa vie, leur histoire. Qu’il oublie ce moment où il l’avait croisée pour la première fois. Ce moment où il venait d’avoir dix ans. Cette sensation de vieillir, sans nostalgie. Juste la fierté, l’orgueil de devenir un homme. Ses parents pour l’occasion avaient invité toute la famille. Un événement digne d’un mariage. Et puis, il l’avait vue. À l’autre bout de la table. Elle triait sa paella. Refusait de manger les petits pois.    La bonbonnière était restée pleine toutes ces années. Le sucre fond, englue son emballage argenté. Et personne, jamais, ne passe la porte pour les réclamer.
Pedro enfourne une poignée de friandises dans la poche de son pantalon. Que ce bol de verre se vide, qu’il se vide aussi vite et aussi pleinement que sa mémoire. Il sort. Ce soir, José gagnerait son poids en sucre !
24 mars, 3 h 38
Ola sursaute. On frappe à la porte. Il est trois heures du matin. Elle repose son livre sur le canapé et ouvre. Pedro. Les joues rouges et le sourire tranché. Il lui prend la main et y glisse une friandise. Le contact de la peau sèche et lâche libère un frisson dans le corps d’Ola. Il entre.
– T’es gentille, toi. Très gentille. Pas comme les autres.
Ola ne répond rien.
– Toi, t’écoutes quand je parle. Et même, tu réponds. Et puis, tu souris. Les autres, ils me cracheraient à la gueule. T’aurais vu ! T’aurais vu comment il m’a parlé ! Il m’a hurlé dessus. Sale gosse ! Hijo de puta ! Moi qui vais toujours à son bar !
Les paroles de Pedro se déversent. Lui, qui jamais n’adresse un mot de trop, ou un regard, il la pénètre de ses yeux. Un silence, puis, une phrase, comme une sentence : « T’es vraiment gentille, toi ! » Pedro élance ses bras sur Ola. Sa main gauche se noie dans ses cheveux, la droite se cramponne à une épaule. Il attire le visage à ses lèvres, mais c’est un poing qu’il reçoit. Les liens se distordent, le corps maigre est envoyé en arrière. Ola est face à lui, le souffle haché, les joues humides. Horrifiée. Pedro bredouille, il essaie de lui dire qu’il est désolé. Qu’il avait cru…Mais plus un mot n’arrive jusqu’à sa bouche. Il se relève et sort.
25 mars, 9 h 52
Une simple photo enterrée dans un album. Une photo de Cadix. La légèreté du ciel, la fraîcheur blanche des murs, l’onde voluptueuse de l’océan a amené Ola jusqu’ici. Elle s’est arrachée à la vie qui commençait à l’envelopper. Une vie sans surprise. Elle a misé son existence contre un billet de bus et elle a perdu. Cadix, la « perle de l’Andalousie » lui tombe dessus comme un rocher. Le visage de sa mère, de Grégoire se reconstruisent peu à peu dans sa mémoire. La silhouette de son pavillon de banlieue. L’odeur des barbecues en été. Les aboiements de son chien. Tout ce qui lui paraissait si pâle adoucissait aujourd’hui sa pensée. Cadix la rejette. Chaque pas posé sur son sol lui brûle la plante des pieds et remonte jusqu’à son crâne. Le sang bout. L’Andalousie devait rester un rêve lointain. Un mirage…
– Vous ne pouvez pas partir comme ça !
Inma piaffe, saute sur place. Tente de se faire plus imposante. En rythme, ses lunettes retombent sur son nez minuscule.
– Gardez la caution.
– Mais je n’ai personne pour vous remplacer !
À peine vingt minutes après son appel, Inma a déboulé dans la chambre d’Ola : elle devait repartir, raisons personnelles. Elle était déjà bien énervée, mais la vue du sac rembourré et de la pièce vidée l’a rendue hystérique. Ola fait la sourde. Elle laisse Inma s’exciter. Elle rejette son sac par-dessus son épaule, pose les clés sur la table et précise : « J’ai fait un plein de courses hier. N’hésitez pas à vous servir. » Elle ouvre la porte et traverse le patio. La grille de la sortie l’attire. Son pas accélère. Et la grille s’ouvre au-devant d’elle. Un homme en costume et au visage fermé. Il se dirige vers le premier logement du 17 calle Arboli. Inma se jette sur lui. « Monsieur l’huissier ! Arrêtez cette gamine ! Elle n’a pas le droit de partir comme ça ! Elle a signé un bail d’un an ! » L’homme repousse le corps tassé de la propriétaire. Il s’excuse. Il est là pour faire son travail. Il sort une clé qu’il introduit dans la serrure. La porte glisse. Et le visage de l’huissier se contracte, semble devenir de pierre.
Ola lâche la poignée de la grille et avance quelques pas. Le doute, le soupçon, avant la réponse. Sa poitrine se gonfle d’un cri, puis se bloque. La morsure au cœur. Plus vive. Définitive.    Dans l’entrée de l’appartement, les éclats de verre, les bonbons tapissent le parquet. Des centaines de bonbons, de toutes les couleurs. Des pieds encore chaussés se balancent dans le vide. L’œil de Pedro est sec. Tendu vers les lattes du plancher. Son visage tordu, mais finalement endormi.
Camille Elaraki
Illustration : Pescadores de cana de Godoy, né à Cadix et mort à Séville… Le veinard !
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