Le passage du train coupe en deux la prairie blanche de glace. Les vaches broutent l’herbe scintillante de cristaux gelés. Les arbres nus délimitent les propriétés privées, violées de temps à autre, par des biches galopantes. La lumière pâle du soleil levant est trop faible pour pouvoir effacer un croissant de lune qui refuse de se coucher.

« C’est beau, quand même, l’hiver… », se dit Marek en enfonçant le nez dans son écharpe de laine. Marek n’a que huit ans. Il ne sait pas encore qu’un premier octobre est toujours un jour d’automne, même lorsqu’il fait très froid.

Les vaches le remarquent, semblent le saluer d’une pause d’un instant dans leur ruminée, puis ne s’en inquiètent plus. Elles sont habituées à la présence de Marek. Il est le fils de leur maître, et il passe toujours devant elles pour aller au village. Le père de Marek n’aime pas les bâtiments anguleux de briques rouges que l’on trouve dans le bourg. Il déteste ces immeubles soviétiques. Alors il a préféré acheter une maison un peu en retrait, dans la campagne.

Le père de Marek parle souvent de l’époque soviétique. Il dit que ça explique beaucoup de choses. Il utilise des expressions compliquées. Marek les répète plusieurs fois dans sa tête et les retient. « Apologie de la pauvreté ». « Complexe d’infériorité ». « Retard économique ». Quand il sera grand, il se souviendra des mots de son père et il pourra enfin les comprendre. Ce qu’il sait pour l’instant, c’est que son père n’aime pas l’époque soviétique, et que lui, Marek, aime écouter son père. Quand il entend des mots savants, il se sent adulte et intelligent. Il est conscient qu’il sait une chose que les autres enfants de son âge ignorent : tout ce qui est mal, moche et injuste vient de l’époque soviétique. Avant, avant la naissance de Marek, avant la naissance de son père même, la Pologne était un beau pays. « Beau comment ? » avait demandé Marek. Beau comme ceux des contes. Un grand royaume, avec un roi juste et bon. Un roi qu’on avait choisi. Puis la Pologne avait été… « rayée de la carte ». Engloutie comme un gros gâteau par d’autres pays. Ces ogres de Russes et d’Allemands ! Elle avait disparu pendant 100 ans ! « Et les Polonais ? » avait demandé Marek. Transformé en Russes ou en Allemands. Ils s’étaient donc transformés en ogres… Puis son père avait parlé de… « démocratie » et de « communisme ». Marek avait compris que l’ogre était mort, et que le problème n’était pas mort avec lui.

Marek s’avance dans le champ. Les brins d’herbe gelés craquent sous sa semelle. Ça fait un bruit de feuilles mortes. Un bruit d’automne ! Il salue les quatre vaches une à une en leur embrassant le museau. Aujourd’hui, il est froid comme de la crème glacée. Un baiser pour Magda, Ola, Ania et Maja. Le père de Marek a nommé ses vaches comme ses sœurs, pour leur « rendre hommage ». Il a un humour souvent mal compris, le père de Marek. Peut-être que ça aussi, c’est la faute de l’époque soviétique.

Marek prend le chemin de terre qui mène au village. Il est dur comme du granit. Le père de Marek ne l’accompagne jamais à l’église. Il lui a dit un jour de regarder le Christ dans les yeux : « Tu te rendras compte qu’il ne peut pas te voir du haut de son crucifix. Il est ailleurs. »

Marek arrive en retard au cimetière. Le prêtre discourt déjà dans son micro face aux fidèles répartis devant les tombes de leurs ancêtres. Ils écoutent, la tête basse, les mains jointes avec discipline. La voix calme et grave du prêtre passe sur eux comme une caresse compatissante. Le souvenir des morts sort doucement du carcan du deuil. Il s’anime silencieusement, comme ceux de l’enfance.

Marek reste devant la grille du cimetière jusqu’à la dernière phrase « Allez en paix. » Il regarde l’union de la paroisse se rompre. Les fidèles noient leur spiritualité dans des discussions futiles. Ils retrouvent des oncles et des cousins. Visitent les tombes de parents éloignés. La vie et les sourires hantent le cimetière.

Les vieilles femmes balayent les feuilles mortes de leurs mains sèches, elles grattent le givre et arrachent les mauvaises herbes. Elles luttent contre le temps qui engloutit le nom et les visages des personnes qu’elles ont aimées. Les adultes déposent des pots de fleurs comme un hommage, au-dessus des corps de marbre allongés. Et tout à coup, le cimetière gris explose de couleurs comme un feu d’artifice. Il rassure : la vie règne encore. Quant aux enfants, ils accomplissent la mission la plus importante : illuminer le nom des morts d’une bougie blanche. Dans la chaleur de la flamme, le disparu retrouve un peu de sa présence.

Marek regarde ce jour de fête commencer et se dit que ça, ça ne doit pas venir de l’époque soviétique. Il fait crisser le gravier en marchant vers la tombe de sa mère. Elle se trouve de l’autre côté du cimetière, un peu isolée pour qu’on la laisse tranquille et qu’enfin elle se repose. Comme d’habitude, Marek chipera une jolie fleur à un autre mort et l’offrira à sa maman. Ça la ferait sûrement rire. Quand elle était en vie, elle s’amusait toujours de ses bêtises et jamais elle ne le grondait.

Marek fait attention de ne pas trop bousculer les gens groupés autour des pierres tombales en passant dans les allées creusées pour les vivants. Il fait aussi attention aux fleurs qui défilent devant ses yeux de charognards. Il veut trouver la plus belle des fleurs, pour la plus belle des mamans. Puis soudainement, l’allée se dégage et son regard bute contre le vide. Passée la seconde de vertige, Marek se rend compte qu’il passe devant une tombe nue et humide de mousse. Par esprit chrétien comme par esprit de fête, Marek sort les mains de ses gants et gratte la pierre. Il s’abîme les ongles et rougit ses doigts de froid jusqu’à ce qu’un nom se dévoile en lettres d’or. « Natalia Lezrowska 1921-1968 ». Marek se relève le visage fermé de stupeur. Il vient de retrouver l’un de ses morts. Lezrowki, c’est son nom à lui. Le nom de son père. Ne ressentant plus la morsure du froid, les doigts de Marek redoublent d’écorchures. Bientôt, il trouve une plaque oubliée sous la végétation. Dessus, une gravure maladroite, visiblement faite à l’aide d’une autre pierre : « À ma mère bien aimée, tombée sous les chars russes. Victime de la période soviétique. »

Camille Elaraki
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